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 Un démon dans les oreilles

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Snoopy
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Snoopy

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MessageSujet: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 22:07

Beethoven était sourd. C’est pourtant encore lui qui nous apprend à entendre, si nous voulons bien lui prêter l’oreille.

Que peut-il arriver de pire à un musicien, à un pianiste, à un compositeur, que de devenir sourd ? Cette image pesante et un peu ridicule du « musicien sourd », c’est celle que Beethoven eut un temps de lui-même : « Je ne peux pas dire aux gens « je suis sourd » ! » (1801, il a trente ans). La surdité de l’homme des sons est un extrême, un comble : le pathétique en est ambigu, il voisine avec le grotesque et le honteux. Tout le monde connaît l’histoire idiote : Beethoven était tellement sourd qu’il croyait qu’il était peintre.

Évidemment, les choses ne se sont jamais présentées comme cela. L’histoire de Beethoven-le-sourd, c’est l’histoire d’une longue dégradation sensorielle et d’un fréquent désespoir moral sans cesse interrompu par de violentes révoltes créatrices - depuis les premières atteintes de la surdité, à vingt-cinq ans, jusqu’à sa cinquantaine approchante, où il ne peut plus s’entretenir avec ses amis que par l’intermédiaire des Cahiers de conversation (1819, le langage des signes n’est manifestement pas parvenu jusqu’à Vienne). Frustrants Cahiers, qui ne conservent que la voix la moins intéressante pour nous, celle de l’interlocuteur : Beethoven n’avait pas besoin d’écrire, il n’était pas muet - la seule exception, c’est quand il reçoit la visite... d’un autre sourd (1823) ! Jusqu’à la fin, l’espoir d’une amélioration de son état, et le désespoir de celui qui sent que c’est foutu._L’espoir d’inventions techniques, de nouveaux cornets qui lui permettraient d’entendre un peu, et le désespoir de constater que ça ne donne rien.

On ne sait pas exactement aujourd’hui de quelle nature fut cette surdité (otosclérose ? lésions des nerfs auditifs ?). Beethoven perd d’abord l’audition des mots du langage, mais non des sons musicaux._Plus tard seulement il perdra aussi l’audition des sons._En 1816 (il a 45 ans) sa surdité est totale, il n’entend rigoureusement plus rien
plus rien d’extérieur du moins, car son oreille bruisse de bruits parasites d’origine interne : « Le démon a établi son séjour dans mes oreilles. » (1810)_Silence à l’extérieur, mais tapage à l’intérieur, double perturbation donc. Mais cette perturbation n’affecte que ses relations sociales : les témoins (Goethe, entre autres), les amis, Beethoven lui-même le soulignent : sa surdité nuit à sa vie sociale, non à son œuvre de compositeur. Sa surdité prend alors un statut complexe._Il en joue socialement, son « mauvais caractère », son côté plébéien, son refus des bonnes manières, s’en trouvent à la fois soulignés et excusés ; sa surdité devient une arme face à un monde hostile, et même « un incorruptible gardien de son œuvre » (A. Boucourechliev). Ses adversaires en jouent aussi, en sens inverse : au moment où la mélodie facile de Rossini triomphe à Vienne, on va répétant que si la musique de Beethoven est si difficile, et même vraiment inaudible, c’est que, voyez-vous... il est sourd !

Tout cela est faux, bien sûr. On n’expliquera pas une seule note de la musique de Beethoven par sa surdité : le musicien entend et construit sa musique entièrement dans sa tête, avant de l’écrire. Mais le musicien n’est pas un ascète, sa musique, il aime aussi l’entendre de ses oreilles._Et il arrive à Beethoven de modifier une œuvre après l’avoir entendue : « Vous recevrez demain notification de quelques corrections que j’ai apportées aux Symphonies [la Vème et la VIème] au cours de leur exécution. Quand je vous les ai remises, je n’en avais encore entendue aucune, et on ne doit pas vouloir être si divin que de ne pas procéder à quelques retouches dans ses créations. » (lettre à ses éditeurs, 1809) Le musicien a souffert de ne pouvoir entendre ses derniers Quatuors, ses dernières sonates, de ne pouvoir diriger Fidelio ou la IXème Symphonie.

Et pourtant, même après 1816, Beethoven a entendu quelque chose de sa musique, et ailleurs que dans sa tête. Au moins est-il sûr qu’il a essayé. Vienne, 1824, on répète la IXème Symphonie. Le compositeur est là, enfermé dans une surdité noire comme la nuit. Enfermé ? Non, il regarde, de tous ses yeux, il observe les musiciens, il connaît les instruments, il sait ce que signifie telle position de l’avant-bras, tel appui du pied gauche, ces lèvres trop serrées, ce geste maîtrisé, il lit sa musique sur les corps tendus de ses interprètes - il ne la lit pas, il l’entend ! Le jour de la première, il sera à côté du chef d’orchestre, exubérant, dansant, un peu fou, ses oreilles sont mortes mais c’est son corps (un corps passionné, pas le corps de tout le monde, mais un corps qu’il s’est fabriqué) qui entend. Vienne, 1825, on répète le 12ème Quatuor à cordes, le compositeur est là._Témoignage de Böhm, premier violon : « Ses yeux ne lâchaient pas le moindre mouvement des archets ; il notait le moindre fléchissement dans le tempo ou dans le rythme. » Vienne, 1825, première exécution du 15ème Quatuor : Beethoven scrute si bien le jeu des instrumentistes que, mécontent du jeu de Holz, il lui arrache son violon en plein concert pour jouer à sa place. Il fallait qu’il soit sûr de ses yeux et de ses mains, notre musicien sourd ! D’autres témoignages encore nous montrent, à la fin de sa vie, un Beethoven dévorant des yeux chanteurs et instrumentistes. Comme si un système d’équivalences sensorielles (imparfaites et insuffisantes, certainement) s’était peu à peu constitué. Encore ne connaissons-nous pas les plus importantes, celles tenant aux vibrations. Rousseau disait déjà dans l’Émile qu’un violoncelliste sourd pouvait distinguer les différents sons de son instrument par la différence des vibrations. Qu’entendait Beethoven sourd lorsqu’il jouait à son piano ? Quelles profondes connivences s’étaient-elles établies entre les sons de l’instrument et la position du corps-virtuose courbé sur le clavier, les articulations de ses doigts, l’effort de ses muscles ? S’il entendait un quatuor avec ses yeux, n’entendait-il pas plus distinctement encore les sonates qu’il jouait avec ses doigts, ses mains, ses bras, son corps ? Le son, jeté ou créé au bout des doigts par le travail de tout un corps mobile et concentré, ne lui revenait-il pas, autrement certes que par l’oreille close, mais autrement aussi que par l’entendement ?

Cette musique-de-corps que le grand sourd entendait, nous ne l’entendrons jamais, nous ne pouvons que l’imaginer. Ce que nous entendons, c’est beaucoup mieux, c’est ce que Beethoven a voulu que nous entendions - cette musique non pas inaudible, mais toujours inouïe qu’il a composée, à la fin de sa vie, sans espérance de l’entendre, et qu’il nous a donnée à entendre. Imaginer n’est pas rêver, c’est travailler._Et si nous écoutions ces œuvres qu’il n’entendit jamais (la sonate op. 111, les Variations Diabelli et le 14ème Quatuor, par exemple) comme des œuvres que leur auteur savait qu’il n’entendrait jamais de ses oreilles ? Ce serait intensifier notre écoute, recevoir de lui cette formidable puissance de transformation et d’invention, entrer dans le cycle des métamorphoses et de travail acharné de la matière sonore.

Copyright Bernard Sève
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MessageSujet: Beethoven   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 22:14

Tu décris merveilleusement bien Beethoven, ce sourd qui entendait l'infini,
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Snoopy
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 22:17

Je ne suis pas l'auteur de cet article Wink

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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 23:13

C'est quand même incroyable de penser la musique!
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calbo

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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 23:16

Mélomane a écrit:
C'est quand même incroyable de penser la musique!

Malheureusement pour lui, il n'a guère eu le choix. C'était un grand compositeur, encore que je n'aime pas tout dans son oeuvre.
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 23:20

Oui mais parfois on peut ne pas avoir le choix...et ne pas savoir pour autant. Mais là, d'être sourd et de composer des symphonies, franchement je ne peux pas imaginer.

J'avais lu dans un livre que lorsque Beethoven était sourd au point de ne vraiment plus entendre, il aurait en fait pris ses "oeuvres de jeunesse" ( du moins des esquisses ) et qu'il aurait amélioré tout cela pendant sa période de surdité. Ce qui explique certaines choses dans ce cas...
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Snoopy
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMar 24 Oct 2006, 23:48

C'est amusant car j'ai entendu ( si je puis dire! ) cela aussi à propos des oeuvres de fin de vie de Beethoven.
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 12:03

Et l'on en revient à ce vieux débat moult fois soulevé : La musique de Beethoven aurait elle été la même s'il n'avait pas été sourd ?

Pour moi, oui, à peu de chose près.

Mélomane fait peut-être allusion au thème de l'Ode à la joie que l'on pressant déjà dans un lied de 1794, Gegenlied, puis dans la Fantaisie chorale opus 80 pour aboutir à la 9ème Symphonie ?
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Snoopy
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 12:06

joachim a écrit:
1.Et l'on en revient à ce vieux débat moult fois soulevé : La musique de Beethoven aurait elle été la même s'il n'avait pas été sourd ?

2.Mélomane fait peut-être allusion au thème de l'Ode à la joie que l'on pressant déjà dans un lied de 1794, Gegenlied, puis dans la Fantaisie chorale opus 80 pour aboutir à la 9ème Symphonie ?

1.Question difficile. Perso, je pense que non.

2.Pour ma part, de ce que j'avais lu, cela faisait référence aux dernières sonates pour pianos.
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Hector Berlioz

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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 13:45

La plupart des compositeurs écrivent directement sur le papier sans passer par un instrument. Ainsi, Berlioz composait tout en se promenant près de la mer. De la même façon, Chostakovitch conseillait à ses élèves de composer d'abord dans leur tête (et non sur un piano) avant d'écrire sur le papier, de façon à développer l'oreille intérieur.

Quant à Beethoven lui-même, pendant la période de sa vie où il était complètement sourd, son piano était dans un très mauvais état, il y avait de très nombreuses cordes cassées (au point que cela ressemble à une forêt de fils de fer selon un témoin de l'époque) et il n'était évidemment plus accordé.

Du coup, je pense que si Beethoven n'avait pas été sourd, ça n'aurait pas changé grand chose à sa musique. Il aurait fait quelques petites modification après écoute mais globalement ça aurait été la même chose.
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 13:54

Hector Berlioz a écrit:

Du coup, je pense que si Beethoven n'avait pas été sourd, ça n'aurait pas changé grand chose à sa musique. Il aurait fait quelques petites modification après écoute mais globalement ça aurait été la même chose.

Je ne pense pas car je crois que ce qui a "inspiré" Beethoven c'est justement ses souffrances, ses problèmes ( sans parler forcément d'exutoire ). Sans cela, ses compositions auraient peut être été différentes. Non pas sur le plan technique, stylistique ou de la virtuosité mais sur l'émotion musicale de ses oeuvres.

J'en reste pour ma part convaincu.
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 15:18

joachim a écrit:

Mélomane fait peut-être allusion au thème de l'Ode à la joie que l'on pressant déjà dans un lied de 1794, Gegenlied, puis dans la Fantaisie chorale opus 80 pour aboutir à la 9ème Symphonie ?

Je parlais en "général" de ses dernières oeuvres sans opus particuliers. J'avoue ne plus me souvenir des oeuvres concernées.
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Hector Berlioz

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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 18:33

Je n'en suis pas convaincu. Il suffit par exemple d'écouter la 7ème symphonie qui est très gaie et qui a pourtant été écrite dans l'un des moments les plus pénibles de sa vie. L'inspiration de Beethoven était transcendante et pas toujours (pour ne pas dire rarement) liée aux évènements de la vie courante.
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Snoopy

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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 20:55

Mouais...Je sais pas, franchement. Cela dit, heureusement qu'un compositeur même profondément triste puisse composer des oeuvres plus joyeuses et ne pas s'enfermer dans sa dépression, mais quand même, je pense qu'une oeuvre ( musicale,littéraire, etc...) reste liée de façon intime au vécu de son auteur.

J'ai eu une discussion à ce sujet avec un violoniste la semaine dernière. Nous parlions justement des musiques "tristes" de certains compositeurs et il m'a dit (en substance ): "quand même, si on écoute Chostakovitch, on comprend que c'est le malheur, mais un malheur passager.Mais avec Beethoven ou Tchaikovsky par exemple, c'est terrible:on comprend que c'est un malheur éternel".

Cette analyse de la part d'un violoniste professionnel au large répertoire m'a beaucoup troublée: pour lui ces compositeurs étaient si tristes, si noir dans leur âme que leur musique en ait imprégnée à jamais. C'était beau mais terriblement vrai. Donc que finalement l'oeuvre est intrinsèquement liée au vécu de celui qui la compose. Je pense en effet que c'est le cas, en particulier chez Beethoven.
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MessageSujet: Re: Un démon dans les oreilles   Un démon dans les oreilles EmptyMer 25 Oct 2006, 21:55

Je partage l'opinion de Snoopy.En effet, tout comme le compositeur,il ne faut pas oublier que le musicien est sujet, lui aussi, à des "fluctuations émotionnelles".

Quand je suis de bonne humeur j'ai tendance à jouer des choses "légères" mais à l'inverse si je suis triste mon répertoire et mon jeu seront plus "tristes".
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