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 La fille de Molière et la musique

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Snoopy
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MessageSujet: La fille de Molière et la musique   Sam 23 Sep - 7:27

"Lors de l'inventaire après son décès dressé du 13 au 21 mars 1673, on trouva au domicile de la rue de Richelieu de Molière, tapissier et valet de chambre du Roi un grand clavesin de sept piedz de long à deux claviers sur son pied de bois de noyer avecque une housse de crin et un autre petit clavesin de cinq piedz de long. Cela démontre bien que non seulement on aimait la musique chez les Molière mais en outre on la pratiquait également en famille!

Mais revenons-en à notre petite Madeleine Pocquelin. Sa date de naissance précise n'est pas connue. On sait cependant qu'elle fut baptisée à l'église Saint-Eustache à Paris le 4 août 1665 ; elle est donc née très certainement le 2 ou le 3 août de cette année où fut créé Dom Juan. Elle fut prénommée Esprit Magdeleine du prénom de son parrain, Esprit de Rémond, comte de Modème, familier de Gaston d'Orléans et ami de Madeleine Béjart et de celui de sa marraine Madeleine Béjart. En 1665 , Molière et sa femme Armande Béjart qu'il avait épousée le 20 février 1662 en l'église de St-Germain-l'Auxerrois, habitaient rue Saint-Honoré. Il s'était marié avec l'une des sœurs de sa compagne de fortune Madeleine Béjart avec laquelle il avait débuté sur les planches en 1643. On raconte qu'il fut longtemps amoureux d’elle mais elle en aimait un autre, le Comte de Modème, et par dépit il aurait fini par épouser sa sœur!

Hélas, le surmenage conduisit Molière au tombeau ! Déjà affecté par la mort de Madeleine Béjart, survenue le 17 février 1672, et malgré un épuisement dû à un grand travail, il répugnait à se reposer après la première du Malade imaginaire le 10 février 1673 ; à la quatrième représentation, le vendredi 17 février, il était pris d'un malaise sur scène, retournait rapidement dans son logement de la rue de Richelieu mais mourrait à dix heures du soir au cours d’une crise d'hémoptysie. Sa fille unique, ses deux fils Louis étant mort en 1664 à l'âge de 8 mois et Jean-Baptiste-Armand en 1672 à 10 jours, Madeleine Pocquelin n'avait que 8 ans lorsqu'elle devint orpheline de père. Soumise à l'autorité de sa mère qui était nommée tutrice le 7 mars 1673, elle était mise en pension au couvent des Dames de la Conception de la rue St-Honoré à Paris. La veuve de Molière ne voulait pas abandonner son métier de comédienne après le décès de son mari et le 3 mai 1673constituait en société les anciens comédiens de Molière pour dix ans. Elle quittait le logement de la rue de Richelieu au mois de juillet de la même année pour s'installer rue de Seine et se remariait le 31 mai 1677 en la chapelle basse du Palais avec Isaac-François Guérin d'Estriché, officier de la Maison du Roi, qui lui donna en 1678 un fils prénommé Nicolas.

La jeunesse de Madeleine Molière semble avoir été peu heureuse et terne, et aucun événement particulier ne transparaît durant plus d'une quinzaine d'années passées au couvent des Dames de la Conception où elle reçut une éducation des plus austères. Sans doute reçut-elle dans cet établissement religieux des leçons de musique comme cela se pratiquait couramment à cette époque dans ce genre d’établissement. Les cérémonies religieuses auxquelles devait assister la fille de Molière étaient accompagnées de chants grégoriens et de pièces d'orgue. C’était bien souvent d'illustres musiciens qui occupaient alors les postes d'organistes et de maîtres de musique dans ces monastères, couvents et autres abbayes. Nicolas Clérambault était en 1709 aux Grands Augustins près du Pont-Neuf; Louis Couperin en 1650 au Grand couvent des Carmes de la Place Maubert, Claude Daquin en 1732 à celui des Cordeliers situé à coté de l'Ecole de Médecine, Jean-Henri d'Anglebert chez les Jacobins de la rue St-Honoré (vers 1660), André Raison chez ceux de la rue St-Jacques (1687), Michel-Richard Delalande, Marc-Antoine Charpentier et Henry Desmarest, chacun à leur tour au XVII° siècle chez les Grands Jésuites de la rue St-Antoine, Jean-Philippe Rameau chez les Pères de la Merci (1706) et les Foucquet durant près d'un siècle exercèrent à l'abbaye Saint-Victor tenue par les Chanoines Réguliers...

Le 30 juin 1691, alors âgée de 26 ans révolus, Madeleine Pocquelin, toujours pensionnaire des religieuses, réclamait ses comptes de tutelle à sa mère. Il y eut contestation, arbitrage puis une transaction intervint le 26 septembre 1693. C'est à cette période, en 1691, qu'elle quittait le couvent pour aller résider rue du Temple où on la trouve en 1695. On ne sait trop ce qu'elle fit durant une dizaine d'années car des détails sur sa vie nous manquent. Cependant l'on sait qu'elle possédait une certaine fortune lui venant de son père la mettant à l'abri du besoin. Quoi qu'il en soit elle fit la connaissance de Claude Rachel de Montalant, écuyer, originaire de la petite commune de Saint-Martin-d'Etréaux (Loire) où il était né le 26 février 1646. De 19 ans son aîné, il s’était installé depuis longtemps à Paris. Ce gentilhomme, après avoir habité rue du Cimetière Saint-André (actuelle rue Suger), résidait alors rue Christine à proximité du Pont-Neuf. Madeleine, elle, avait quitté la rue du Temple pour la rue du Petit-Lion (actuelle rue St-Sulpice).

Bien que normalement paroissienne de l'église Saint-Sulpice, où le fondateur du séminaire et de la compagnie de Saint-Sulpice Jean Olier avait été curé de 1642 à 1652, elle fréquentait l'église Saint-André des Arts située à seulement cinq minutes de chez elle. A St-Sulpice l'organiste était le célèbre Gabriel Nivers et à St-André c’était Rachel de Montalant qui tenait les orgues depuis le 24 décembre 1669. Auparavant, alors tout jeune, il avait été durant deux ans, en 1662 et 1663, organiste de l'église de la Madeleine-en-la-Cité avant de céder sa place à son frère François Rachel de Montalant qui la garda jusque novembre 1691.

Nul doute que Madeleine, élevée par les Religieuses de la Conception dans le respect de la religion catholique, était très croyante et fort pieuse. C'est certainement à St-André des Arts qu'elle fit la connaissance de M. de Montalant appréciant ses talents d'organiste. Sa renommée n'était plus à faire. C’est ainsi que le ler novembre 1706 il avait l'un des musiciens choisis comme juge du concours ouvert à l'église de la Madeleine-en-la-Cité pour la succession de l'organiste François d'Agincourt qui partait pour la cathédrale de Rouen. Ce fut d'ailleurs Antoine Dornel, préféré à l'illustre Rameau, qui remporta la place. Il la conservera jusque septembre 1716 avant de rejoindre Ste-Geneviève-du-Mont .!

La famille de M. Rachel habitait Paris depuis plusieurs décennies. Les obsèques de sa mère furent célébrées à Saint-André des Arts le 19 juin 1691. Marié en premières noces à Anne-Marie Alliamet, il avait eu d'elle 4 enfants, dont probablement Marie-Louise Rachel de Montalant morte à à Argenteuil le 4 mars 1737, l'âge de 60 ans environ et qui fut inhumée le lendemain dans l'église de ce lieu. Elle était veuve de Jean Préon, écuyer, seigneur des aides, conseiller du Roi, président trésorier général de France au bureau des Finances de la généralité de Limoges. Peut-être également cette Cinthie Montalant, femme du chanteur Damoreau, plus connue sous le nom de scène de Laure Cinti-Damoreau, née à Paris en 1801 et morte en 1863, célèbre cantatrice aux Italiens puis à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, est-elle aussi de cette famille ?

Le 29 juillet 1705 un contrat de mariage entre Claude Rachel de Montalant et Madeleine Pocquelin est signé et le 5 août le curé de St-Sulpice célèbre la messe de mariage dans son église. C'est ainsi qu'un musicien d’église devint le gendre du grand Molière! Pour quelles raisons sa fille, alors âgée de 40 ans, riche et à l'abri du besoin (son avoir est estimé à 60 000 livres lors de son mariage) épousait-elle un veuf, père de famille, sans fortune (il ne possède qu'une rente viagère de 500 livres et 350 livres d'honoraires par an pour ses fonctions d'organiste), de petite noblesse, âgé de près de 60 ans? Nul ne le saura jamais, mais il n'est pas étonnant, en raison de son éducation et de ses goûts, qu'elle ait ainsi pu tomber amoureuse d’un artiste musicien, homme de cœur et profond chrétien.

Le couple Montalant resta à Paris, tout d'abord rue des Fossoyeurs puis rue des Petits-Augustins4, non loin de Saint-André des Arts, dont la première pierre avait été posée le 12 octobre 1212. Cette église sera fermée en 1791 lors de la Révolution, vendue le 21 août 1797 puis démolie entre 1800 et 1808! La vie se déroule tranquillement et le couple sans enfant est heureux. En 1715, M. de Montalant, alors âgé de 69 ans, se sentant fatigué décide de se retirer. Le 25 décembre il présente au Conseil de la Fabrique de St-André son remplaçant, un certain de La Croix.

Le Conseil accepta sous condition que le sieur de La Croix verse à M. de Montalant 150 livres sur les 350 annuelles de ses honoraires à titre de retraite. Entre temps, en 1713, Madeleine Molière et son époux avaient acheté aux héritiers d'André Beaudouin deux maisons mitoyennes avec un jardin à Argenteuil6, situées au numéro 25 de l'actuelle rue des Calais. En plus des 7 pièces du rez-de-chaussée et des deux chambres de l'étage, une chapelle fut édifiée à côté des deux chambres. Ils n'habitèrent pas de suite dans cette maison puisqu'en 1719 on les trouve encore domiciliés rue des Petits-Augustins à Paris ; ce fut d'abord une maison de campagne. Peu après, le ménage finissait par s’installer à Argenteuil où il mena une vie retirée, calme et paisible. Argenteuil était cependant à l’époque une ville quelque peu remuante où vivaient en bonne intelligence plusieurs communautés religieuses et un régiment de Gardes suisses. Plusieurs personnages de la Maison du Roy résidaient également ici : Jean Delaulne, sieur de Morinval, chef des Gobelets de feue Madame la Dauphine, Claude Delaulne, chef d’Echansonnerie du Roy, Charles Meslin, garde des Plaisirs du Roy en sa capitainerie de Saint-Germain...

Il est fort probable que M. de Montalent, devenu fidèle paroissien de l'église Saint-Denys d'Argenteuil, toucha en diverses occasions les claviers de l’orgue dont on sait qu’il en existait un depuis au moins 16249. Les organistes titulaires se nommaient alors Germain Bourgoin, Joachim Dedoué et Pierre Leroux. Jean-Baptiste Moreau (1656-1733), professeur de chant et de composition de Jean-François d’Andrieu et de Nicolas Clérambault, maître de musique organiste de la Maison Royale de Saint-Louis à Saint-Cyr-l'Ecole, auteur de nombreux motets et de musique de tragédie dont certaines de Racine (Esther, Athalie), rencontra assurément Claude Rachel de Montalant à Argenteuil, où il venait parfois visiter Germain Bourgoin. Notre homme vécut ainsi durant plusieurs années dans la douceur d’une petite ville de province bercée par le rythme des cloches de l’église qu’actionnait alors un certain Nicolas Salboeuf. Sans doute sollicita-t-on son avis autorisé lorsque la Fabrique autorisa le 11 avril 1728, pour la somme de 50 livres, le peintre Gaignon à faire vernir et mettre en couleur les orgues de la paroisse ?

Madeleine Molière et son mari devaient être au mieux avec les religieux et religieuses des diverses communautés installées à Argenteuil à cette époque. On y rencontrait en effet les Révérends Pères Religieux Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur dans leur prieuré Notre Dame d’Humilité, les Augustins Déchaussés, les Bernardines, ordre de Citeaux; et enfin les religieuses de Sainte-Ursule. Sans doute également se sont-ils recueillis maintes fois devant cette chasse de vermeil doré contenant la Sainte-Tunique18 de N.S.J.C., entreposée au Prieuré Notre-Dame, ainsi que devant les reliques de Saint Octavien martyrisé en l'an 304 lors des persécutions de l'empereur Dioclétien, conservées dans l'église des Augustins Déchaussés?

Le dimanche 23 mai 1723 la fille de Molière mourrait dans sa maison de la rue des Calais. Son acte de décès inscrit sur les registres paroissiaux de l'église Saint-Denys d'Argenteuil.

M. Rachel de Montalant alors âgé 76 ans se retrouvait veuf pour la seconde fois ! On sait qu’il conserva pieusement par dévers lui certains objets ayant appartenu à Molière lui-même dont sa femme avait hérité ; notamment des tableaux et portraits de famille. Une grande partie de ceux-ci, en même temps que sa propre succession, fut vendue après son décès par son exécuteur testamentaire. En 1736, il fondait un de Profundis et une messe perpétuelle pour le repos de son âme chez les Augustins Déchaussés d'Argenteuil. Auparavant, le 11 janvier 1734, sentant ses forces l'abandonner il avait fait son testament par lequel il léguait, entre autres, un portrait de son beau-père à Arthus de Lusignan de Saint-Gelais. Le 13 août 1737 il dictait un nouveau testament nommant l’un de ses petits-neveux, Pierre Chapuis, son légataire universel et exécuteur testamentaire. Peu de temps après, le mercredi 4 juin 1738 il s'éteignait dans sa maison de la rue des Calais. Conformément à ses dernières volontés il était inhumé le surlendemain dans la chapelle des Augustins Déchaussés d'Argenteuil.

La tombe de Madeleine Molière, inhumée dans l'église paroissiale d'Argenteuil, disparut lors de la démolition de cette église en 1864. De même, celle de son époux, enterré chez les Augustins, fut rasée par la suite en même temps que la chapelle qui la contenait au moment de la tourmente révolutionnaire! Le 26 septembre 1743, Marie-Elisabeth Pocquelin, petite nièce de Molière et belle-soeur de Pierre Chapuis, fit vendre la maison d'Argenteuil à Louis Martin moyennant la somme de 4500 livres....

La vie de la fille de Molière est quelque peu singulière ! Elle aurait pu aisément devenir une comédienne de talent et se lancer dans une brillante carrière théâtrale mais elle préféra au contraire l'anonymat et mena une vie simple et même parfois austère en se consacrant principalement à la charité, la prière et la piété. C'était là sa volonté et certainement son bonheur. Comme quoi la félicité ne se trouve pas forcément dans la gloire, la célébrité ou la richesse !"

Denis Havard de la Montagne 
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joachim
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MessageSujet: Re: La fille de Molière et la musique   Lun 2 Oct - 14:35

J'ignorais complètement la vie de Madeleine Poquelin. Merci de nous l'avoir fait découvrir, Snoopy. Very Happy
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Snoopy
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MessageSujet: Re: La fille de Molière et la musique   Lun 2 Oct - 19:47

Le plaisir est pour moi. Wink
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joachim
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MessageSujet: Re: La fille de Molière et la musique   Sam 2 Sep - 12:54

J'avais complètement oublié cet article de Snoopy sur Madeleine Pocquelin, fille de Molière. Je suis retombé dessus tout à fait par hasard. A relire ! Very Happy
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MessageSujet: Re: La fille de Molière et la musique   

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