Forum sur la musique classique
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  Connexion  

Partagez | 
 

 Anthropologie des classifications instrumentales

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Anthropologie des classifications instrumentales   Jeu 3 Déc - 15:51

Je commence mon premier topic sur l'ethnomusicologie. Very Happy
Tout d'abord, je vais vous donner quelques définitions simples liées à cette discipline pour vous permettre de mieux comprendre les différents sujets d'éthno.

Anthropologie : toute la branche des sciences qui étudient l'humain dans sa culture, sa société voire même de ses aspects physiques. Elle tend à définir l'humanité en faisant une synthèse des différentes sciences naturelles, humaines et sociales.

Ethnologie : science humaine et sociale qui relève à la fois de l'anthropologie et de la sociologie. Son objet est l'étude comparative et explicative de l'ensemble des caractères sociaux et culturels d'une ethnie. Elle tend à parvenir à formuler la structure, le fonctionnement et l'évolution d'une société.

Ethnie : groupe social de personnes qui s'identifient entre elles sur la base d'une ascendance commune, d'une culture ou d'un vécu commun. (ressemblances physiques, langue commune, coutumes, culture...)

Organologie : étude des instruments de musique, et de la classification instrumentale.

et le meilleur pour la fin :
Ethnomusicologie : science humaine qui étudie les rapports entre la musique et la société. Elle se base sur un travail d'observation (observation participante) sur le terrain et fonde ses analyses sur les enregistrements qui y ont été produits. Elle s'intéresse plutôt aux musiques de tradition orale et aux musiques du monde, traditionnelles.
Le terme fut inventé par le Néerlandais Jaap Kunst en 1950 (c'est donc une discipline toute nouvelle !).


Anthropologie des Classifications instrumentales

Chaque culture, civilisation, a élaboré un discours concernant ses propres instruments de musique, ses origines, ses classifications. Il y a beaucoup à dire sur la naissance de ses systèmes classificatoires, leur évolution, leur description minutieuse.
Nous allons donc nous intéresser aux concepts qui ont prévalu à l'établissement des diverses classes d'instruments. Nous verrons également en quoi le système classificatoire international actuellement utilisé par l'organologie moderne est une forme de pensée "sauvage", à la fois très ancienne et d'origine chrétienne.



Les Occidentaux découvrent au départ des civilisations et des musiques inconnues, et sont confrontés à des instruments de musique complexes et énigmatiques. Ils doivent alors observer, comprendre des objets étonnants, décrire, nommer et classer. Les éthnomusicologues ont très vite eu besoin d'outils communs de description et de classification.
Le problème étant que la classification internationale (cordophones, aérophones, idiophones et membranophones) ne tient pas compte des concepts classificatoires locaux, ainsi que des instruments hybrides ou hors classe. Nous allons donc nous interroger sur l'anthropologie des concepts.





I Le système chinois

Les sons seraient à la source de la matière dans de nombreuses civilisations, comme le montrent de nombreux mythes sur les origines. Dans ces mythes, à chaque fois que la naissance du monde est décrite, un événement acoustique y est relaté qui donne l'existence aux êtres et aux choses. Le son géniteur véhicule un pouvoir considérable qui transforme le vide en un monde plein de significations. Les hommes parlent, émettent des sons, chantent : c'est une preuve de leur origine acoustique. Ainsi, toute la diversité d'éléments naturels est susceptible de constituer l'instrument, l'outil avec lequel les hommes restent en contact avec la nature.

Ainsi est probablement née chez les Chinois l'idée de l'influence des sons sur la matière. En perpétuelle recherche d'harmonie entre les hommes et la nature, ils ont tenté de trouver des corrélations entre cette harmonie universelle et certains sons.
En Chine, les instruments se divisent en 8 groupes, déterminés d'après la matière principale de l'instrument. Ce système remonte aux alentours de 2300 av.J-C.  :
_ le métal (gongs, cloches, cymbales...)
_ la pierre (litophones)
_ la soie (cordophones)
_ le bambou (flûtes)
_ la calebasse (orgue à bouche)
_ la terre (flûte de Pan en terre)
_ le cuir (membranophones : tambours)
_ le bois ( tambours de bois rituels, hautbois...)

Le chiffre 8 renvoie aussi aux 8 divisions de l'espace en 4 points cardinaux et aux 8 vents. Il existe donc une correspondance entre les 5 éléments (terre, métal, bois, eau, feu) et les 8 catégories d'instruments de musique.



Comme vous pouvez le voir, les matériaux qui entrent dans la fabrication des instruments de musique ont donc plus une valeur symbolique qu'une valeur musicale reposant sur une différenciation des timbres instrumentaux.
Revenir en haut Aller en bas
laudec

avatar

Nombre de messages : 3325
Age : 65
Date d'inscription : 25/02/2013

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Jeu 3 Déc - 16:05

Très clair, intéressant, bien documenté et agréable à lire !
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Jeu 3 Déc - 16:09

II Le système indien

Le système indien est particulièrement intéressant car il se détache des conceptions mythologiques et du discours métaphysique sur la musique, pour se concentrer sur les propriétés physiques ds matériaux de l'instrument. Il ressemble de près à la conception européenne qui repose sur le mode de mise en vibration du son.
4 classes sont distinguées :

_ tata vâdya (tendus) : pour les instruments à corde
_ avanaddha vâdya (couverts et noués) : pour les tambours à membrane
_ shûsirâ vâdya (tubes) : pour les instruments à vent
_ ghana vâdyâ (solides) : pour les percussions autres que les tambours

Cette distinction se trouve dans le traité encyclopédique du Nâtya shâstra, souvent considéré comme le 5e Véda et qui daterait du Ve siècle avant J.-C.

Au XIXe siècle, Victor Mahillon, fondateur du musée international du conservatoire royal de Bruxelles, a publié en 1878 une classification générale en 4 classes :
_ cordophones
_ membranophones
_ aérophones
_ otophones (les autres)

Ces 4 classes ont en commun l'élément vibrant, et cette classification ressemble beaucoup à la classification indienne. De nombreux ethnomusicologues voient dans cette classification indienne une source d'inspiration directe de Victor Mahilon. En effet à cette époque, un grand collectionneur d'instruments de musique de toutes les cultures, Mohun Tagore, a fait don de sa collection au roi Léopold II de Belgique. Mahillon hérite alors de centaines d'instruments de musique données par le collectionneur indien.
Néanmoins, Schaeffner (dont nous parlerons plus tard : un très grand musicologue et ethnomusicologue), ne mentionne pas Tagore dans ses ouvrages alors qu'il connaissait Victor Mahillon et ne parle pas non plus, malgré toutes ses recherches, de cette collection.
C'est simplement la volonté de vouloir améliorer la vieille classification ternaire qui le pousse à en inventer une nouvelle.


III Le système tibétain

Les instruments de musique tibétains peuvent être classés selon différents systèmes, européens ou indiens, mais ils font aussi l'objet d'une classification par les religieux tibétains eux-mêmes, qui aboutit à une division en 3 groupes des instruments :

_ les instruments que l'on frappe (tambours, cymbales, gongs...)
_ les instruments que l'on secoue, fait résonner ( tambour, clochette, cymbale à pommeau...)
_ les instruments dans lesquels on souffle ( trompes)

Pas de cordes pour les tibétains car ils n'interviennent que de façon emblématique et extrêmement rares dans la musique religieuse.
M.Helffer préfère s'écarter de la perspective purement organologique pour privilégier une approche qui introduit la portée rituelle et symbolique attachée aux instruments.
Ainsi, il propose une classification en 5 catégories :

_ instruments d'apparat, liés à la solennité des manifestations publiques qui se déroulent à l'extérieur du monastère (longues trompes, hautbois)
_ les instruments qui appellent à la réunion de la congrégation monastique (phonoxyle, gong, phonolyte, conque...)
_ les instruments sur lesquels repose la structure du temps du texte récité (tambour, cymbales)
_ objets rituels à fonction sonore ou attributs des dieux (clochette à main, petit tambour en sablier, trompe...)
_ les instruments emblématiques, inusités (luth, violon, flûte traversière)
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 15:44

IV Le système mongol

En Mongolie, l'ensemble des instruments de musique n'a pas fait l'objet d'une classification théorique globale dans la tradition orale, mais deux concepts génériques émergent, qui correspondent à deux réalités musicales différentes :

_ huur : qui renvoie à une classe instrumentale (vièles et lamellophones à languete pincée : guimbardes). On retient le principe de mise en vibration d'une corde ou d'une lamelle.

vièle morin huur

_ Tsuur : forme musicale à deux voix produite soit par l'instrument soit par la voix

Ainsi, toute une famille d'instruments cordophones dérive du mot "huur", selon des particularités de leur forme ou de leur facture. Le manche de l'instrument peut recevoir, au-dessus du chevalier, une sculpture de la tête d'un animal. La vièle à tête de cheval morin huur est la plus connue car elle représente l'instrument national.

Le concept de "tsuur", qui désigne un instrument aérophone à embouchure terminale de l'ouest de la Mongolie, est repris pour former 3 catégories de productions musicales instrumentales ou vocales, qui repose sur la polyphonie de deux voix formées d'un bourdon et d'une ligne mélodique :

_ modon tsuur : peut désigner la flûte à embouchure terminale, et la musique produite par cet instrument, constituée d'un bourdon vocal émis de la gorge de l'instrumentiste en plus du jeu de l'instrument.
(à partir de 40 secondes)



_ shiren tsuur : instruments en bois à deux cordes dont la caisse de résonance est recouverte d'une peau.

_ holoin tsuur : forme vocale typique de Mongolie où la voix se métamorphose en... 2 voix ! ^^

https://youtu.be/vC9Qh709gas

J'adore cette madame, idéal si vous souhaitez essayer un peu chez vous le chant diphonique ! Very Happy


V Le système Aré Aré

Les Aré Aré forment une population insulaire vivant dans l'archipel des Salomon en Mélanésie. Leur culture musicale particulièrement riche a été relevée par Hugo Zemp qui y a consacré plusieurs ouvrages et a réalisé plusieurs films à ce sujet.
Leur classification est regroupée en fonction des types de musique d'inégale importance :

_ musique des bambous
_ rythmes de tambours de bois frappés
_ jeux sonores dans l'eau
_ chants d'hommes dont certains sont accompagnés de bambous frappés, ou chants des femmes

https://www.youtube.com/watch?v=QOTe4S_leSE
Revenir en haut Aller en bas
Snoopy
Admin
avatar

Nombre de messages : 21017
Age : 42
Date d'inscription : 10/08/2006

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 21:20

C'est très intéressant mais d'où viennent tes sources? Sont elles fiables?

(Attention, je peux vérifier toutes les infos auprès de mes amies chinoises et mongoles )
Revenir en haut Aller en bas
http://musiqueclassique.forumpro.fr
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 21:34

Ah ba oui, je pense ! J'ai plusieurs sources :

_ les cours conférences de Luc Charles Dominique : http://jalonedit.unice.fr/ethnomusicologie
_ http://crem-cnrs.fr/  (références et bibliographies, et professeurs ou auteurs de certains ouvrages dont je me suis inspirée)
_ les revues ethnomusicologiques : http://ethnomusicologie.revues.org
_ http://www.ethnomusicologie.net/reperestheoriques.htm

Ainsi que les ouvrages cités dans les conférences de Luc Charles Dominique (le 1er cours, en qui nous concerne ici).
Du coup, ca fait plein d'ouvrages et j'ai fait ma ptite sauce en synthétisant tout, en allant pécho des vidéos sur Youtube pour vos belles oreilles et tout  Very Happy


Dernière édition par Pianoline le Mar 8 Déc - 22:07, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Snoopy
Admin
avatar

Nombre de messages : 21017
Age : 42
Date d'inscription : 10/08/2006

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 21:38

Merci, je vais regarder tout ça avec grand intérêt Mains
Revenir en haut Aller en bas
http://musiqueclassique.forumpro.fr
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 21:55

Merci, Very Happy Ca fait plaisir ! Il manque encore deux parties à ce sujet.

Là, j'ai parlé des autres cultures que la nôtre, reste plus qu'à parler de notre culture et notre système de classification, en commençant dès le Moyen Âge, mais en retraçant rapidement et en parlant surtout de l'évolution des idées et des concepts, ainsi que des symboliques liées aux instruments.

Puis j'ai hâte de vous partager le sujet ethnomusicologique que j'apprends en ce moment, sur justement la symbolique des instruments, sur l'atnhropologie de l'organologie. C'est hyper intéressant !
Revenir en haut Aller en bas
Snoopy
Admin
avatar

Nombre de messages : 21017
Age : 42
Date d'inscription : 10/08/2006

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Mar 8 Déc - 22:00

Pianoline a écrit:

Puis j'ai hâte de vous partager le sujet ethnomusicologique que j'apprends en ce moment, sur justement la symbolique des instruments, sur l'atnhropologie de l'organologie. C'est hyper intéressant !

Mais arrête d'utiliser des mots que personne ne comprend Laughing
Revenir en haut Aller en bas
http://musiqueclassique.forumpro.fr
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 13:54

Après avoir parlé des classifications et des représentations des instruments par d'autres civilisations que la notre, voici l'histoire de la classification instrumentale occidentale, du Moyen Âge à nos jours, pour en arriver à la fameuse division que nous connaissons tous : cordes, vents, percussions.

VI Occident et Antiquité tardive

L'origine lointaine et indirecte de la classification internationale et actuelle remonterait en réalité à L'Antiquité tardive, à la charnière entre le Ve et le VIe siècle, au temps de Boèce et Cassiodore.

Boèce était un homme d'Etat : à la fois ministre et sénateur, philosophe. Il connaissait la philosophie antique et a rédigé un ouvrage en 5 livres sur la musique de l'Antiquité. Il était considéré comme l'un des plus grands transmetteurs de Socrate et Pythagore. Il semble aussi être le premier théoricien à inventer une classification ternaire :

_ La musique du monde (musica mundana), soit la musique des astres, de l'univers (il y aurait une sorte de musique de l'univers, du cosmos)
_ la musique de l'homme (musica humana), soit l'harmonie du corps et de l'âme
_ la musique instrumentale (musica instrumentalis) : celle que nous connaissons.

Au sujet de la musique instrumentale, il la divise en 3 classes :

_ le souffle (aulos )
_ la tension (les boyaux)
_ les percussions

Rappel des instruments de l'époque antique :




Cassiodore (468-562) reprend cette classification ternaire en employant des termes plus scientifiques :

_ tensibilia (instruments à cordes)
_ inflatilia ( instruments à vent)
_ percussionalia (percussions)

Mais Cassiodore introduit à nouveau une division binaire d'origine religieuse lorsqu'il dit que les instruments sont soit célestes, divins, soit profanes.

Cette classification, toujours en usage en Occident dans les conservatoires et dans l'orchestre symphonique, est à l'origine de la classification actuelle en cordophones, aérophones, membranophones et idiophones qui consiste, selon Schaeffner, en une amélioration de la tripartition de Boèce.
Au coeur du système corde-vent-percussion, figure le couple corde-vent, qui signifie le partage chrétien du son selon des considérations symboliques et morales, que l'on retrouvera au centre du binarisme des hauts et bas instruments au Moyen Âge.


VII Les hauts et bas instruments en Occident au XIIIe siècle

En Occident, alors que la classification ternaire de Boèce a déjà huit siècles d'existence, on voit resurgir au XIIIe siècle une classification en "hauts" et "bas" instruments, déterminée à partir du volume sonore : haut = fort, bas = faible.

Les instruments hauts sont : tabors (tambours); naquaires, cloches, cors, buisines, trompettes, clarons, trompes, chalumeaux, bombardes, cornemuses, troïnes, flûtes.

buisine :



Les instruments bas sont : harpes, gigue, vièle, rote, orgue, chilonie, rubebe (rebec), luth, psaltérion, guitare, guiterne, canon (cithare), doucemer et flaüstes.

chifonie :



Aristote dit qu'il y a des musiques graves ou aigues, et le milieu qui laisse l'âme dans un milieu intermédiaire. Nous parlons d'éthos : préoccupation morale et philosophique.

Comment l' "éthos" resurgit au Moyen Âge alors qu'on oublie l'antique à cette époque ? C'est dû en particulier aux théoriciens arabes qui se sont inspirés et abreuvés de la philosophie grecque antique et ont lu les écrits d'Aristote et sa théorie de l'éthos. La classification arabe au Moyen Âge est bipartite : hauts instruments = vents et bas instruments = cordes.
Il y a donc une antériorité immédiate de la classification instrumentale arabe, elle-même réadaptée et inspirée de l'Antiquité greco-romaine.
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 14:29

V Les systèmes européens actuels


A) La classification Mahillon

En 1893, Victor Mahillon, fondateur et conservateur du musée international du conservatoire royal de musique de Bruxelles, s'est rendu compte que la classification occidentale (bois, cuivres, cordes et vents) ne convenait pas pour montrer la diversité des instruments du monde. Il élabore alors un système quadripartite reposant sur la question de la matière de l'élément vibrant :

_ instruments autophones (idiophones pour nous)
_ instruments à membrane
_ instruments à corde
_ instruments à vent

Repenser à la classification indienne, juste au-dessus !
Petit rappel :

_ tata vâdya (tendus) : pour les instruments à corde
_ avanaddha vâdya (couverts et noués) : pour les tambours à membrane
_ shûsirâ vâdya (tubes) : pour les instruments à vent
_ ghana vâdyâ (solides) : pour les percussions autres que les tambours

Ces 4 classes ont en commun l'élément vibrant, et cette classification ressemble beaucoup à la classification indienne. De nombreux ethnomusicologues voient dans cette classification indienne une source d'inspiration directe de Victor Mahilon. En effet à cette époque, un grand collectionneur d'instruments de musique de toutes les cultures, Mohun Tagore, a fait don de sa collection au roi Léopold II de Belgique. Mahillon hérite alors de centaines d'instruments de musique données par le collectionneur indien.
Néanmoins, Schaeffner ne mentionne pas Tagore dans ses ouvrages alors qu'il connaissait Victor Mahillon et ne parle pas non plus, malgré toutes ses recherches, de cette collection.
C'est simplement la volonté de vouloir améliorer la vieille classification ternaire qui le pousse à en inventer une nouvelle.

B) La classification Sachs/Hornbostel

Les Allemands Curt Sachs et Erich von Hornbostel reprennent en 1914 la taximonie de Mahillon en employant des termes plus scientifiques : cordophones, membranophones, aérophones et idiophones.
Nous voilà donc à notre fameuse classification internationale !

et le meilleur pour la fin :

C) La classification Schaeffner

Premièrement, je vous propose une petite biographie de Schaeffner, infiniment important autant en musicologie qu'en éthnomusicologie et autres.

André Schaeffner est né à Paris en 1895 et mort à Paris en 1980. Il est un anthropologue et ethnomusicologue français. Il était maître de recherche au Centre national de la Recherche Scientifique (CNRS) et a dirigé le département d'éthnomusicologie du Musée de l'Homme qu'il avait fondé en 1929 à la demande de George Henri Rivière.



Elève de Salomon Reinach à l'école du Louvre, et de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum, et enfin de Marcel Mauss à l'Ecole pratique des hautes etudes, ses premiers travaux portent sur les influences réciproques des traditions allemande, française, italienne et russe au XIXe siècle, sur l'histoire et la facture du clavecin, ainsi que sur les racines africaines du jazz.



De 1931, il participe à l'expédition scientifique Mission Dakar-Djibouti et étudie la musique des Dogons.

En 1937, avec son collègue et ami Anatole Lewitsky qui deviendra l'un des principaux membres de la résistance du Musée de l'Homme, il conçoit la salle des arts et techniques du Musée de l'Homme.



Après la 2e guerre mondiale, en compagnie de son épouse Denise Paulme, il effectue plusieurs missions ethnographiques en Afrique de l'Ouest, au cours desquelles il recueille des matériaux pour constituer une véritable histoire et sociologie de la musique africaine, et pour améliorer les modes de présentation muséographiques de la matière sonore.

On lui doit d'avoir précisé la terminologie organologique française, et proposé une nouvelle classification des instruments de musique. Il est aussi l'un des premiers à appliquer les méthodes de l'éthnomusicologie à l'étude des musiques dites savantes.

Voilà, à présent, intéressons-nous à sa classification.

André Schaeffner propose un système classificatoire ayant pour base la matière du corps ébranlé, indépendamment de celle du résonateur ou de celle du percuteur. Pour faire simple : D'où vient le son en premier, quelle est la 1e matière de l'instrument qui va donner du son ?
Une telle classification établit tout d'abord une division capitale selon que le corps mis vibration est un solide ou un fluide (air). Les corps solides sont ensuite divisés selon leur matière, et elles sont très nombreuses et précises. Schaeffner classe les corps solides selon la substance du corps qui vibre en premier : pierre, os, coquille, corne, bois, métal, terre cuite, verre... A la suite de quoi, ces substances sont divisées selon qu'elles composent un corps plein ou évidé, évasé, tubulé.

Pour Schaeffner, ce mode de classification présente plusieurs avantages dans une approche anthropologique du fait musical :

<< De cette matière du premier corps vibrant (pierre, métal, os...) , n'émane-t-il pas la qualité même du timbre propre à chaque instrument, de sorte qu'une classification fondée sur le choix de cette matière, de ce timbre, distinguerait mieux à quelles nuances d'ordre sensoriel répond la diversité instrumentale ? [...] Enfin, la répartition géographique des instruments sur la base de la matière du corps vibrant, soulignerait les rapports qui existent entre ces instruments et les autres produits d'une même zone de civilisation : ainsi les métallophones apparaissant là où s'exerce le travail du métal, les sonnailles de coquillage étant liées à certains produits de la terre ou de la mer... >>
André Schaeffner
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 14:33

Voilà, sujet fini !

J'espère que cela vous a plu et n'hésitez pas à me poser des questions si certains points ou mots vous semblent compliqués. J'ai essayé de faire simple mais il y a des termes difficiles et des concepts à comprendre Je me ferai une joie de vous expliquer.

A suivre bientôt un nouveau sujet sur cette fois l'anthropologie de l'organologie : les symboliques et représentations des instruments du monde entier ! Pour ceux qui s'intéressent aux instruments de musique, Wink
Revenir en haut Aller en bas
laudec

avatar

Nombre de messages : 3325
Age : 65
Date d'inscription : 25/02/2013

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 16:16

Très intéressant tout ça !  
Quelques questions, si jamais tu as le temps d'y répondre, merci


Citation :
La classification arabe au Moyen Âge est bipartite : hauts instruments = vents et bas instruments = cordes.
Pourrais-tu me préciser si ces catégories de "hauts" et "bas" sont connotées par exemple : spirituel et matériel ou autre ?


Je ne comprends pas bien ce que représente la catégorie des autophones ou idiophones, pourrais-tu donner quelques exemples de ces instruments-là ?

Je serai très intéressée par le chapitre suivant également, thème qui me passionne.

Bon travail !
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 17:11

Merci Laudec !

Alors il n'y a pas vraiment de "classification arabe" au Moyen Âge, car elle est mêlée à celle qu'on nomme la classification en hauts et bas instruments du Moyen Âge, mais c'est eux les précepteurs de cette conception.

Ils sont très carrés en utilisant que les cordes et les vents parmi tous les instruments, et c'était surtout un moyen pour eux de les classer selon les us et coutumes de l'époque : avant tout spirituels donc. Les cordes étaient considérées comme les instruments de gloire, divins, sérieux... et les vents étant plus des instruments utilisés par les hommes, moins sacralisés (mais cela dépend après des instruments, c'est au cas par cas, selon la chrétienté de l'époque, la symbolique des instruments). (on en parlera dans le prochain sujet justement !)
Et donc cette bipartité des instruments hauts et bas (cordes et vents) ont donné naissance aux hauts et bas instruments du Moyen Âge au XIIIe siècle, incluant cette fois les percussions et incluant plus d'instruments.

Autophones et idiophones veulent dire la même chose, c'est-à-dire les instruments percussifs dont la matière elle même produit un son : c'est la matière elle-même qui donne ce timbre.
Par exemple, un xylophone : le son est directement le son du bois, ce n'est pas l'instrumentiste ou une autre matière qui va changer le son. Ou bien des percussions du style des maracas : c'est la matière de l'instrument qui produit le son.

C'est plus clair maintenant ? Very Happy Si non, je veux bien réexpliquer, pas de soucis.
Revenir en haut Aller en bas
laudec

avatar

Nombre de messages : 3325
Age : 65
Date d'inscription : 25/02/2013

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 17:34

Merci Pianoline Very Happy



Ce sont les Arabes en fin de compte qui nous ont transmis une bonne part de la philosophie grecque, notamment par leurs traductions d'Aristote Wink , bon à savoir.
Revenir en haut Aller en bas
Pianoline
Mascotte du forum
Mascotte du forum
avatar

Nombre de messages : 2020
Age : 24
Date d'inscription : 08/06/2011

MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   Dim 13 Déc - 19:51

Exactement ! :) Ils avaient de l'avance sur nous et en plus ils nous ont appris notre propre culture, Hehe
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Anthropologie des classifications instrumentales   

Revenir en haut Aller en bas
 
Anthropologie des classifications instrumentales
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Toutes les musiques du monde :: Musique classique :: Histoire de la musique-
Sauter vers: